L'INVENTION DE MOREL

Texte : Anne Biroleau



Les mannequins de vitrine ont toujours exercé sur les photographes une fascination presque morbide.
Atget, assez peu intéressé par la figure humaine, les fit, l’un des premiers, apparaître dans ses photographies. Le mannequin de vitrine est de fait une créature hybride, une création qui pose fondamentalement la question de la mimésis, de l’imitation à l’exact identique, qui est aussi la fondamentale question de la photographie.
Le mannequin comme miroir approximatif de l’humain et la photographie comme miroir supposé du réel se répondent alors.
Les mannequins de vitrine sont, en fait, des objets utilitaires, sortes de portemanteaux améliorés, un peu moins fonctionnels qu’un cintre, présentant parfois les signes d’une recherche esthétique sophistiquée, montrant l’influence du mode de perception du corps idéal à une époque donnée. Pourtant nous notons une vraie transformation. Les mannequins, à l’époque d’Atget, sont rarement complets : soit il manque les jambes, soit il manque la tête, soit ils se réduisent à un simple torse et semblent plus généralement victimes d’un crime, que propres à exalter la rareté et la beauté de marchandise qu’ils présentent. Les vitrines actuelles utilisent des copies presque exactes des passants qu’elles souhaitent attirer. L’artefact devient non un simple présentoir, mais un être semblable à moi, figé dans une pose à la fois attirante et dédaigneuse, où moi, client potentiel, dois pouvoir me projeter. Un leurre. L’effet se produit dans le temps de l’infime bascule entre proximité et distance, dédain et appel. Les visages correspondent à des archétypes, les chevelures sont interchangeables, on distingue à peine la différence entre les genres. Lisse, dur, sculptural, profilé, inaltérable, toute la fascination naît dans la matière. Curieusement, ce qui se dévoile dans cette apparente uniformité, c’est une sorte de personnalité propre à chacun, une personnalité qui naîtrait de l’enfermement. Les mannequins entretiennent entre eux d’étranges relations, des conversations, des échanges, des rêveries qui ne peuvent naître que dans et par le cadre photographique, par la saisie d’une expressivité fugace née d’un reflet ou d’un jeu de lumière.
L’inquiétante étrangeté de cette présence absence, de ces relations allusives, de ces yeux au regard tourné vers un mystère intérieur ne naît que par la grâce de la photographie et de la vie rêvée qu’elle prête aux êtres inatteignables et indestructibles que sont ces artefacts.


The models of shop window have had always exercised on the photographers an almost morbid fascination.
Atget, relatively little interest in the human figure, made them, one of the first, appear in its photos. The model of shop window is de facto an hybrid creature, a creation which raises fundamentally the question of the mimésis, the imitation in exact identical, which is also the fundamental question of the photography.
The mannequin as an approximate mirror of the human being and the photography as the mirror real perceived who answer one another. The mannequins are, in fact, utilitarian objects, sorts of improved coat racks, a little less functional than a coat hanger, sometimes presenting the signs of a sophisticated aesthetic search, showing the influence of the manner of perception of the ideal body in a given time. However we note the real transformation. The mannequins, at the time of Atget, are rarely complete: either legs are missing or the head is missing, or they are reduced to a simple trunk and seem more generally victims of a murder than appropriate to excite the rarity and the beauty of the goods which they present. The current shop windows use almost exact copies of the passers-by which they wish to attract. The artefact is not becoming a simple display stand, but a being similar to me, petrified in an attractive and disdainful pose at the same time, where me, potential customer, I must be able to project myself. An illusion. The effect occurs in the time of the tiny change between closeness and distance, disdain and call. Faces correspond to archetypes, hair are interchangeable, we barely discernible the difference between gender. Smooth, hard, sculptural, profile, unalterable, all the fascination born from the material. Surprisingly, what is revealed behind this apparent uniformity, it is a kind of personality of its own, a personality who would come from the confinement. The mannequins maintain between them puzzling relationship, conversations, exchanges, daydreams which can be born only in and by the photographic frame, by the seizure of a fleeting expressiveness arisen from a reflection or from a lighting effect.
The disturbing strangeness of this presence absence, of these allusive relations, these eyes focus on an internal mystery is born only by the grace of the photography and the dream life which it lends to the unattainable and indestructible beings that are those artefacts.