L'invention de Morel

Morel's Invention
Les mannequins de vitrine ont toujours exercé sur les photographes une fascination presque morbide.
Atget, assez peu intéressé par la figure humaine, les fit, l’un des premiers, apparaître dans ses photographies. Le mannequin de vitrine est de fait une créature hybride, une création qui pose fondamentalement la question de la mimésis, de l’imitation à l’exact identique, qui est aussi la fondamentale question de la photographie.
Le mannequin comme miroir approximatif de l’humain et la photographie comme miroir supposé du réel se répondent alors.
Les mannequins de vitrine sont, en fait, des objets utilitaires, sortes de portemanteaux améliorés, un peu moins fonctionnels qu’un cintre, présentant parfois les signes d’une recherche esthétique sophistiquée, montrant l’influence du mode de perception du corps idéal à une époque donnée. Pourtant nous notons une vraie transformation. Les mannequins, à l’époque d’Atget, sont rarement complets : soit il manque les jambes, soit il manque la tête, soit ils se réduisent à un simple torse et semblent plus généralement victimes d’un crime, que propres à exalter la rareté et la beauté de marchandise qu’ils présentent.
Les vitrines actuelles utilisent des copies presque exactes des passants qu’elles souhaitent attirer. L’artefact devient non un simple présentoir, mais un être semblable à moi, figé dans une pose à la fois attirante et dédaigneuse, où moi, client potentiel, dois pouvoir me projeter.
Un leurre. L’effet se produit dans le temps de l’infime bascule entre proximité et distance, dédain et appel.
Les visages correspondent à des archétypes, les chevelures sont interchangeables, on distingue à peine la différence entre les genres. Lisse, dur, sculptural, profilé, inaltérable, toute la fascination naît dans la matière. Curieusement, ce qui se dévoile dans cette apparente uniformité, c’est une sorte de personnalité propre à chacun, une personnalité qui naîtrait de l’enfermement. Les mannequins entretiennent entre eux d’étranges relations, des conversations, des échanges, des rêveries qui ne peuvent naître que dans et par le cadre photographique, par la saisie d’une expressivité fugace née d’un reflet ou d’un jeu de lumière.
L’inquiétante étrangeté de cette présence absence, de ces relations allusives, de ces yeux au regard tourné vers un mystère intérieur ne naît que par la grâce de la photographie et de la vie rêvée qu’elle prête aux êtres inatteignables et indestructibles que sont ces artefacts.
Anne Biroleau, Paris, 2010.
Mannequins in shop windows have always provoked an almost morbid fascination in photographers.
Atget, who didn't have much interest in the human figure, was one of the first photographers to use them in his pictures.
The shop window mannequin is actually a hybrid creature, a creation that fundamentally raises the question of mimesis - i.e. identical imitation - which is also the question inherent in photography itself.
The mannequin is an approximation of the human figure; photography is a so-called mirror of reality; and this is where they interact with one another.
Window mannequins are, actually, utilitarian objects, an evolution of the basic coat rack. They're a little less functional than a coat hanger. Sometimes, they show signs of a sophisticated aesthetic research, thus displaying the influence of bodily ideals of the era.
However, a real transformation has taken place. In Atget's time, the mannequins were rarely complete: the legs or the head may have been missing, or they were nothing but a simple torso. They looked more like murder victims than like figures designed to enhance the rarity and the beauty of the goods that they displayed.
Nowadays, shop windows display almost exact copies of the passers-by they wish to seduce. The artifact isn't a simple display device anymore, but has become an actual being who looks like me. And it is petrified in an attractive and disdainful pose, into which I - the potential customer - must be able to project myself.
It's an illusion. The effect takes place precisely at the instant when closeness becomes distance, when disdain becomes desire.
Faces match archetypes, hairdos are interchangeable, and we barely discern the differences between genders. Smooth, hard, sculptural, profiled, unalterable: our fascination is wholly born out of matter.
Surprisingly, out of this apparent uniformity, uniqueness appears. Each model bears its own personality of sorts, one that springs out of confinement.
The mannequins develop strange relationships, hold conversations, and trade daydreams. These can only be born in and of the photographic frame, as a fleeting expression, beget from a reflection or a lighting effect.
The disquieting strangeness of this presence/absence, of these elusive relationships, and of these eyes that focus on an internal mystery, is born only from the grace of photography itself. Photography lends these artifacts an imaginary life; these unattainable and indestructible beings come alive.

Anne Biroleau, Paris, 2010.